
Au milieu de la profusion de bandes dessinées sorties ces derniers mois, voici une sélection de phylactères incontournables, plaisir de lecture garanti.
Ah ! Les séries !

Elles font parties intégrantes de l'univers de la BD traditionnelle, ces histoires feuilletonnesques, ces personnages dont on attend la nouvelle aventure avec une impatience mal dissimulée ! Quel plaisir de retrouver cet automne une nouvelle aventure de Jonathan. Cette fois, il a quitté l'Himalaya pour le Japon, mais rassurez-vous, la neige, les paysages de montagne et le silence ouateux sont au rendez-vous. Avec de plus, une magnifique planche hommage à Hugo Pratt. Jonathan, vieil ami fidèle, tu n'as pas changé autant que nous ... (Atsuko, éditions du Lombard, 56 pages)
S'il est une période du XX siècle qui interroge nos positions morales, ce sont les années trente allemandes. Comment ce peuple évolué a-t-il pu donner la main aux chemises brunes de l'indignité, jusqu'à l'inéluctable ? La magnifique série, Amours fragiles (éditions Casterman) de Beuriot et Richelle, nous promène dans cet univers, de l'Allemagne à la France à partir de 1932. Il s'agit d'illustrer une époque à travers les rapports de Martin et Katarina : elle est juive, lui fils de bonne famille allemande, circonspect face à la montée du nazisme. Le tome 5 (Résistance) se situe en 1943, ambiance « l'armée des ombres » melvinienne, il captive par la justesse de ton des personnages, d'une époque où le courage et la lâcheté impliquait d'autres enjeux.
Et pour les enfants ?

Pico Bogue est un petit garçon qui va vous faire du bien, même s'il a une Légère contrariété (éditions Dargaud) dans ce 5ème album. Quelle finesse dans cette série prolongeant la tradition du philosophe en culotte courte (Calvin et Hobbes, Snoopy, Malfada), où l'humour et la poésie prennent le dessus sur le rire obligatoire, où l'enfant possède une part d'adulte en lui, comme l'adulte a préservé une part d'enfance au fond de lui. Incontournable réussite de Dominique Rocques et Alexis Dormal (respectivement mère et fils), qui séduira, toutes générations confondues !

Avec la série Le royaume (éditions Dupuis), dont trois tomes sont déjà parus, Benoit Féroumont concrétise un pari risqué, celui de renouveler un genre médiéval largement exploité : l'histoire d'un charmant petit royaume dont le château domine le village, l'acariâtre reine l'affable roi et leur progéniture. L'élément fantastique étant tenu par les oiseaux, qui parlent, sont indiscrets et prennent un malin plaisir à se mêler de ce qui ne les regarde pas ! Rien ne manque à notre bonheur : des passages secrets, un mariage princier, des amoureux éconduits, des duels, quelques clins d'yeux au monde actuel pour le plaisir des plus grands, et beaucoup d'humour. Une série - vous l'avez compris - à mettre entre toutes les mains !
Envie de devenir ministre ?
Jetez-vous sur le deuxième tome de Quai d'Orsay (Editions Dargaud, 100 pages). Les férus de politique française reconnaitront l'adresse du ministère des affaires étrangères. Il y a dix ans, son locataire était Philippe de Villepin, nous étions à l'aube de la seconde guerre d'Irak et une douzaine de conseillers papillonnait autour du grand tribun. Notre narrateur/scénariste était son chargé des langages (en gros, il rédige ses interventions) et fait vivre tout ce petit monde de l'intérieur. Pas un trait (c'est Blain aux pinceaux, un maître) ou une virgule à modifier, tout cela est parfait, jouissif, instructif et désopilant !
Manchette + Tardi, soit du polar, du noir, du lourd.
Inusable Tardi, chaque année il nous rend sa copie, autant le dire tout de suite, on a droit à un grand cru. Avec Ô dingos, ô chateaux (éditions Futuropolis, 96 pages), il abandonne la première guerre mondiale pour une autre de ses obsessions : l'adaptation de polars. Celui de Manchette tombait pil poil, le parfait dosage d'ingrédients râpeux pour récit poisseux, jugez plutôt : deux architectes fous, un tueur à gage déglingué, un enfant mal éduqué, une jeune fille sortie d'un asile, surement la moins barge de tous. Tout cela en noir et blanc, pas beaucoup d'espace pour la lumière. Cela tombe bien, ce n'est pas ça qu'on cherchait. Vivement l'année prochaine pour le suivant !
http://backstage.futuropolis.fr/debat/blog/o-dingos-o-chateaux-o-tardi-o-prepub
Quelques préjugés contre le manga à bousculer ?
Sans même nous dire au revoir (éditions Kana, 272 pages), l'éditeur ne nous trompe pas, sur la couverture perlent des larmes de vernis en surimpression. L'histoire est simple, c'est celle de son auteur Kentarô Ueno. Celle d'un dessinateur corseté par les cadences infernales imposées par son travail, inattentif au sort de sa femme dépressive. Il va la retrouver morte un soir en descendant de son atelier. C'est l'histoire d'un désespoir simple et universel : la perte de l'être aimé. C'est l'histoire de la virtuosité artistique d'un auteur dont les moyens permettent de restituer exactement son propos. C'est l'histoire de notre empathie.
Etre né quelque part, c'est toujours un hasard. Parfois une misère.
Dans l'Espagne aride et arriérée des années 1910, la scolarité s'arrête à 8 ans pour les jeunes garçons, le travail aux champs les appelle. Déjà la guerre civile s'approche - achevée du côté des vaincus -, que tonne la suivante dans le ciel européen. Le héros se trouve ainsi mêlé aux grands combats et idéaux du XX siècle. Antonio Altarriba nous raconte 90 ans d'une vie remplie jusqu'à la gueule: celle d'un anonyme qui butte contre l'Histoire, une Histoire qui refuse de lui passer les meilleurs plats, l'oblige à s'adapter sans trop de compromissions. Ce roman graphique (au dessin peut être un peu scolaire) bouleverse autant qu'il émeut par sa part de rêve : l'envie du personnage de voler (L'art de voler, éditions Denoël, 215 pages), jusqu'au bout. Cet homme courageux, l'auteur le connaissait bien, c'était son père.
Erotisme ou...
Comédie sentimentale pornographique (éditions Delcourt, 286 pages) serait-ce un oxymore ? Tant il est vrai qu'on associe rarement les sentiments et la pornographie ! Le québécois Jimmy Beaulieu relève le pari de ne rien dissimuler de la confusion momentanée des corps tout en narrant de contrariées histoires de couples. Oserait-on dire que le scénario va dans tous les sens - pour notre plus grand bonheur - de Montréal à un palace désaffecté du fin fond de la Gaspésie. Le trait est rond et gracieux, plusieurs techniques sont utilisées par le dessinateur, l'humour n'est jamais loin : un labyrinthe amoureux à explorer.
Dorénavant, la bande dessinée nous vient du monde entier, nous parle du monde entier.
Pas seulement de destinations glamours, mais aussi de ces endroits qu'on croise dans les informations, sur lesquels on s'interroge, et puis... qu'on oublie. On peut remercier l'américain Joe Sacco : il fait le boulot pour nous, trimballe ses carnets de dessins au gré des convulsions de populations martyrisées, ramène des témoignages bouleversants sur l'état de notre humanité. Ses véritables Reportages (éditions Futuropolis, 196 pages) dessinés nous transbahutent de Palestine en Tchétchénie, Inde, Irak, Bosnie ou à Malte, là où cela fait mal. Là où même le soleil ne rend pas la misère moins pénible.
Avec Guy Delisle, dessinateur canadien, on quitte le reportage pour aborder la chronique (Chroniques de Jérusalem, éditions Delcourt, 334 pages). Il s'agit plus que d'une nuance. Au gré des mutations de sa compagne impliquée dans des missions humanitaires, l'auteur voyage en famille, nous confie son quotidien de père au foyer (sa difficulté de se promener en poussette dans Jérusalem Est, par exemple), usant d'une fausse candeur, traquant l'humour involontaire de situations. Cette naïveté feinte s'avère à l'usage très didactique : l'accumulation d'anecdotes, à priori anodines pour les israéliens et - surtout - les palestiniens, finit par dresser un constat significatif et désolant. Une prouesse salutaire.
Le printemps arabe nous a fait oublier que la première révolte (malheureuse) du moyen orient fut celle des iraniens, dont les votes furent confisqués en 2009 par le pouvoir islamiste. Zahra's paradise (éditions Casterman, 272 pages) vient judicieusement nous le rappeler. Les auteurs (ils ont préféré garder l'anonymat) nous content la recherche désespérée par un frère et une mère d'un jeune manifestant évaporé dans les geôles iraniennes. Dans un style rythmé, qui - curieusement - lorgne vers le manga, ils nous font visiter l'implacable système répressif qui débouche souvent sur Zahra's paradise, le plus grand cimetière de Téhéran ... Le cynisme dictatorial dans toute sa crudité.